
Soir d'hiver
Ah ! Comme la neige a
neigé !
Ma vitre est un jardin de
givre.
Ah ! Comme la neige a
neigé !
Qu'est-ce que le spasme de
vivre
Ô la douleur
que j'ai, que j'ai !
Tous les étangs gisent
gelés,
Mon âme est noire.
Où vis-je ? Où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent
gelés ;
Je suis dans la nouvelle
Norvège
D'où les
blonds ciels s'en sont allés.
Pleurez oiseaux de
février,
Au sinistre frisson des
choses,
Pleurez oiseaux de
février,
Pleurez mes pleurs, pleurez
mes roses,
Aux branches du
genévrier.
Ah ! Comme la neige a
neigé !
Ma vitre est un jardin de
givre.
Ah ! Comme la neige a
neigé !
Qu'est-ce que le spasme de
vivre
A tout l'ennui que
j'ai, que j'ai !
Émile
Nelligan
(1879-1941)
Le vaisseau d'or !
C'était un
grand vaisseau taillé dans l'or massif.
Ses mâts
touchaient l'azur sur des mers inconnues ;
La Cyprine
d'amour, cheveux épars, chairs nues,
S'étalait
à sa proue, au soleil excessif.
Mais il vint une
nuit frapper le grand écueil
Dans
l'océan trompeur où chantait la
Sirène,
Et le naufrage
horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du
Gouffre, immuable cercueil.
Ce fut un vaisseau
d'Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient
des trésors que les marins profanes,
Dégoût,
haine et névrose ont entre eux disputés.
Que reste-t-il de
lui dans la tempête brève ?
Qu'est devenu mon
cur, navire déserté ?
Hélas ! Il
a sombré dans l'abîme du Rêve !